Saha.ma

La santé des femmes et le combat sur le genre porté par Dr Mona BAHTIT. Détails dans cet interview

Saha.ma: Vous êtes Directrice et Co-fondatrice de l’institut international pour la santé des femmes (International Institute for Women’s Health). Pouvez nous parler de cet institut?

IISF. IIWH (www.iisf-iiwh.org) est un organisme qui soutient le développement social et économique par la promotion des femmes au Canada et à l’international. Il priorise, l’éducation, la prévention ainsi que la promotion de la santé et des saines habitudes de vie.

À IISF. IIWH, nous travaillons à bâtir une société égalitaire et en santé et où toutes les femmes et les filles puissent avoir le pouvoir et l’opportunité de contribuer à la mesure de leurs aptitudes.

Cette vision aspire à la promotion d’une conception durable et holiste de la santé et du bien-être et qui se veut axée sur les femmes. Aussi, nous pratiquons l’approche genre adaptée à la culture des pays où nous intervenons. De ce fait, nous interpellons une pluralité de l’approche genre en santé et refusons de la considérer de la même manière au Québec, au Maroc, au Rwanda, en Argentine, par exemple.
Cette Institut est née aussi d’une obligation d’approche globale de la santé des femmes dans un mouvement de coopération entre l’Est et l’Ouest, entre l’Amérique et l’Afrique. Nous sommes sorties de l’ère coloniale depuis des décennies, pour plusieurs pays africains et sud-américains, et nous sommes supposés adopter une approche post-coloniale de la coopération. Sans faux paternalisme, ni faux fuyants, et donc nous cherchons plus cette coopération dans une optique Est-Ouest, qui remplacerait la sacro-sainte coopération Nord-Sud, calquée sur le modèle coloniale Europe-Afrique.

  • Est-ce que votre parcours professionnel en tant que médecin ayant exercé au Maroc y est pour le choix de la santé des femmes?

Lorsque j’ai été médecin aux urgences d’un important hôpital à Casablanca, une bonne partie de mon travail consistait en des consultations médicales non-urgentes. Je m’étais aussi rendue compte que mes patients étaient pour la plupart des femmes. Elles consultaient pour elles-mêmes, mais aussi pour leurs enfants, pour leurs parents âgés ou accompagnaient leurs voisins dans le besoin ou handicapés. Aussi, plusieurs de ces femmes étaient victimes de violences conjugales. Je suis donc partie du service d’urgences pour travailler dans un centre de santé, plus petit, plus humain.

Là, j’avais toute la latitude pour appréhender les problématiques de mes patientes de façon globale, en tenant compte non seulement de leur état physique, mais aussi de leur état psycho-affectif et de leur réalité social, économique, etc.

Vient aussi s’imposer à moi la nécessité voire l’obligation d’aider ces femmes, à s’émanciper en s’éduquant sur leur droit et leur devoir, à tout le moins celles qui ont sollicité, sous une forme ou une autre, mon aide. J’ai commencé alors à offrir des ateliers de prévention des MTS et du diabète, contraception, promotion des saines habitudes de vies, etc.
J’ai appris plus tard que je faisais de l’approche holistique de la santé en mettant mes patientes dans leur contexte global.

  • Aujourd’hui, après plus de cinq ans d’existence de l’institut, est ce que vous estimez que les objectifs tracés au début sont atteints ? Qu’est ce qui reste à faire?

Nos objectifs étaient et continuent d’être le désir d’engager des partenariats équitables et solidaires pour l’égalité des genres, pour la promotion et la prévention de la santé, pour l’éducation et la sensibilisation, et pour l’amélioration des déterminants de la santé.

Le continent africain est en retard, de beaucoup, sur les objectifs de développement durable des nations unies, pour 2030. Ces objectifs durables nous tracent le chemin à suivre pour parvenir à un futur, commun, équitable, meilleur et durable.

Ces objectifs répondent aux défis mondiaux auxquels nous sommes confrontés, partout et à tous les jours, notamment ceux liés à la pauvreté, aux inégalités, à l’environnement, à la paix et à la justice. IISF, adhère à ces objectifs, qui sont tous interconnectés et aussi importants les uns que les autres. Cependant, notre cheval de bataille est vraiment l’objectif 5, qui nous incite, engage et recommande à parvenir à l’égalité des sexes et à l’autonomisation de toutes les femmes et les filles. Cependant, IISF est conscient que dans l’univers de la prévention et de l’éducation à la santé, tout reste à faire et surtout à recommencer.

  • La Covid-19 touche le monde entier et particulièrement les femmes et accentue leur vulnérabilité. Au Maroc, d’après les chiffres du Haut-commissariat au plan, le nombre de femmes victimes de violence a considérablement augmenté depuis le déclenchement de la pandémie?

L’augmentation de la violence conjugale est probablement attribuable en partie à l’isolement social, aux conséquences économiques de la crise et à la réduction du revenu qui fragilise la situation des femmes.

Un contexte de violence conjugale existant peut être exacerbée par le confinement et les mesures d’urgence exceptionnelles mises en place pour contrer l’épidémie.

Mais pas seulement, car malheureusement, le COVID n’est qu’un catalyseur de l’injustice systémique que vivent les femmes dans nos cultures, qui avec les enfants et les personnes âgées, sont les maillions faibles de nos sociétés contemporaines.

De plus, des études réalisées en contexte de crise ou d’urgence humanitaire montrent une augmentation de la violence conjugale pendant et après des situations extrêmes.

  • Quelle place occupe la coopération étrangère dans vos actions ? Est-ce qu’il des projets lancés hors Canada et quels sont leurs portée ?

La coopération Est-Ouest, entre l’Amérique et l’Afrique, est au cœur des actions d’IISF. Nous avons participé directement au renforcement des capacités d’une trentaine d’associations, et de regroupements, au Rwanda, au Costa Rica, au Maroc, au Sénégal, et en Argentine. Par exemple, au Rwanda, nous avons intervenu lors de la commémoration du vingtième anniversaire du génocide, qui a fait un million de morts en trois mois, auprès de regroupement de femmes survivantes, de certaines églises du quartier Gisozi. Nous sommes co-fondateurs d’OPROSAF, un organisme dont la mission est de favoriser le développement et la pleine autonomie des femmes par la promotion de la santé globale et le renforcement des capacités des femmes et des filles africaines en général et rwandaises en particulier. Nous avons participé au soutien de l’Association des femmes musulmanes de Nyamirambo, à Kigali , pour savoir discerner et reconnaître les différents types de violences faites aux femmes et aux filles et les aider à trouver des solutions adaptées à leur complexe culture pétrie par la lutte larvée entre les Hutu, les Tutsi et les Twa ; Nous avons aussi rencontré, à Gisenyi sur le bord du Lac Kivu,des groupes de femmes qui travaillent sur la frontière du Rwanda avec la République du Congo RDC, pour l’amélioration de leur sécurité en cette zone d’affrontement entre les deux pays.
Au Sénégal, à Dakar, IISF est intervenu dans les regroupements des femmes des quartiers de Liberté 6, Camberene, et Patte d’Oie avec son programme qui démystifie les cancers et aide à les prévenir « Programme international de prévention et promotion de la santé PIPPS. Vous savez, en Afrique, les scientifiques parlent d’épidémie de cancers féminins, surtout cancers des seins et du col, et surtout chez des femmes de plus en plus jeunes. Un drame personnel, familial et social, mais aussi un coût important pour la santé publique. Nous avons aussi rencontré les femmes, ostréicultrices sur la lagune de la Somone, ces femmes auto-entrepreneurs ont put grâce à la culture des huîtres, générer des revenus et accéder à une meilleure autonomie.
En Argentine, IISF a participé à l’analyse du traitement des plaintes de violences conjugales par des commissariats exclusivement féminins pour en vérifier la transposition ailleurs.
Au Costa Rica, nous avons collaboré à une étude comparative des enjeux de condition féminine auprès de l’équivalent du Secrétariat à la condition féminine canadien. Enquête de terrain et plusieurs rencontres avec les Francofoles’, un réseau de femmes francophones à San Jose. Coopération avec Reciclarte, une association qui recycle les petits bouts de canettes pour en faire des bijoux par les femmes défavorisées. Rencontre de coopération avec la directrice du département de gérontologie du plus grand hôpital public à San José, Hospital San Juan de Dios, pour analyser leur approche globale de la santé des femmes vieillissantes et le maintien de l’autonomie le plus possible. Notre liste de réalisations sur ces cinq années est vraiment longue et nous en tirons une certaine fierté, mais ce que nous considérons comme notre meilleure réalisation, c’est que nous avons élaboré et implanté, un large réseau d’agents multiplicateurs dans tous les pays ou IISF intervient, et qui comprend des femmes et des hommes bénévoles et de bonne volonté, qui continuent, consolident et perpétuent l’intervention, les actions et les objectifs d’IISF.

  • Est-ce que l’institut est présente au Maroc, votre pays d’origine, à travers une coopération, un projet.. ?

Personnellement, je considère que le Maroc est mon seul pays. Je n’en ai pas d’autre. IISF est un organisme canadien qui agit en international et qui considère que sa mission est susceptible d’être mieux réalisée voir potentialisée, au Maroc, s’il y a une forte synergie avec des leaders dynamiques appartenant à des institutions et/ou à des organismes marocains, qui collaboreraient avec nous à la réduction des inégalités en santé et l’amélioration de la santé des femmes et des filles marocaines. Nos programmes sont culturellement adaptés et tiennent en compte la littératie en santé. La littératie en santé qui fait référence aux connaissances nécessaires pour trouver, comprendre et utiliser l’information en santé pour pouvoir prendre des décisions éclairées.
IISF a initié des rencontres avec des associations de femmes, au nord du pays, dans la région de Ouad Law, pour l’amélioration de l’accès aux soins de santé reproductive. IISF a approché à Kenitra, une association d’aide pour les malades d’Alzheimer, pour un renforcement des capacités des formateurs. Nous avons aussi sollicité plusieurs écoles à Casablanca pour leur offrir des ateliers pour la santé des jeunes filles, des ateliers mères-filles, des ateliers estime de soi, qui leur permettraient de se construire une identité positive, ainsi qu’une confiance susceptibles de permettre une émancipation effective et sans rupture. À IISF nous pensons qu’il faudrait que les familles intègrent réellement les projets socioéducatifs de leurs filles, qui pourraient être un moyen efficace pour créer de véritables liens, entre ces jeunes filles, leurs parents et la société.

Actuellement, nous sommes en train de collaborer avec des écoles de formation professionnelle dans les sciences de la santé, au Maroc, pour trouver des partenaires canadiens et québécois, qui permettraient de résoudre deux réalités problématiques.

La première, le manque de personnel de santé au Québec, surtout dans les circonstances Covid, et la deuxième la nécessité de mises à niveau pratiques, des jeunes professionnels marocains. Et je peux vous dire que la partie est difficile, mais nous allons utiliser toutes nos compétences pour mener à bien ce projet. Aussi, nous saisissions cette occasion que vous nous offrez pour remercier SAHA.ma , pour tous ces efforts pour renseigner les Marocains sur leur santé , et aussi pour lancer un appel à partenariat ou coopération, avec toute entité marocaine intéressée. Également nous encouragerons les Marocaines qui veulent être actrices de changement dans leur environnement, pour faire partie de ceux et celles qui travaillent à améliorer les choses ; pour aider les autres et participer au mieux-être de la collectivité ; pour faire une différence bienveillante et bienvenue dans la société marocaine et l’avenir de ses enfants, à nous joindre à IISF. Vous pouvez visiter notre site internet www.iisf-iiwh.org, notre page facebook https://fr-ca.facebook.com/SantedesFemmes.WomenHealth/, ou par courriel au iisf-iiwh@gmail.com. Merci et très bonne continuation.

Propos recueillis par R.Bami

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